Dinde et poulet : comment choisir sa production?

10 juillet 2018 - Chloé GWINNER

Éleveur de dindes et de poulets lourds à Trédion (56), Jean-Michel Choquet compare les deux productions : opportunités de marché, technicité, contraintes… Quelques informations à connaître avant de se lancer dans l’une ou l’autre de ces productions.

Quels sont selon vous les avantages et les inconvénients de la production de poulets ?

Le poulet représente un marché en croissance grâce à la reconquête du marché intérieur. C’est un avantage certain, ne serait-ce que pour la restructuration de la filière, le maintien et développement des exploitations. Grâce à l’engouement pour le « consommer français » et à toutes les campagnes sur ce thème, la production a tendance à recruter et on commence à substituer du poulet français au poulet d’importation, notamment d’Europe du Nord, en restauration hors foyer. Cependant, étant donné la hausse de la consommation, la hausse de la production ne suffit pas à regagner des parts de marché en pourcentage, mais seulement à servir la croissance.

Cette reconquête est une réelle opportunité, notamment pour la filière avicole bretonne, à la fois pour le Morbihan et les Côtes-d’Armor qui sont déjà sur ce marché-là. Cela va aussi permettre de régler le dossier Doux, car la reconquête du marché intérieur arrive à point nommé pour se substituer à l’export qui est sur le déclin.

Quelles sont les opportunités de marché pour la dinde ?

Aujourd’hui en dinde, on est sur un marché mature, qui représente entre 850 000 et 900 000 dindes par semaine. Le marché n’est donc pas un relai de croissance, il permet juste le maintien des débouchés actuels. Par ailleurs, notre production est aussi menacée par des pays en plein développement, comme la Pologne qui nous envoie parfois du filet pendant leur période de surproduction, ce qui nous déstabilise un peu. Ceci dit, il faut que l’on maintienne notre part de marché actuelle.

Cependant, la production de dinde est parfois aussi attaquée par celle de poulet lourd, qui peut se substituer à la dinde pour certains usages, car on n’est pas sur le même coup de revient. Produire un kilo de dinde coûte plus cher que produire un kilo de poulet. Normalement, la dinde est mieux valorisée en terme de prix pour les éleveurs. Mais en marge nette on est à peu près dans les mêmes eaux, sauf que c’est une production où il y a moins d’investissement qu’en poulet. Ça s’équilibre donc ainsi.

En dinde, existe-t-il un besoin de renouvellement important des bâtiments et des éleveurs ?

L’élevage de dinde souffre d’un sous-investissement. Il y a certainement des schémas à tester. Aujourd’hui, les bâtiments que l’on a conviennent très bien à l’engraissement des animaux. En revanche, les périodes de démarrage peuvent être assez difficiles, car les bâtiments ne sont plus très adaptés, notamment aux nouveaux standards des souches. Une attention particulière doit être apportée au démarrage des animaux. L’idéal serait donc un schéma avec des poussinières dans des bâtiments récents et consacrer les bâtiments actuels, souvent de l’ancienne génération, à l’engraissement. L’étude Néodinde (2014, Chambre d’Agriculture des Pays de la Loire et Itavi) avait expertisé ce genre de piste. Cela pourrait permettre d’apporter un nouveau standard de production pour la dinde et un peu de compétitivité. En effet, on gagnerait en rotation, en passant de 2,2 lots à 3 lots par an, même si cela signifie investir dans un bâtiment qui coute un peu plus cher pour le démarrage. Cela permettrait probablement d’apporter un peu de dynamisme dans la filière.

Quels sont les avantages et inconvénients entre les deux productions sur le plan technique ?

La production de dinde a bien progressé par rapport aux pathologies des animaux. Les vaccinations se sont beaucoup développées, sur toutes les pathologies. Si on applique à la lettre un bon programme vaccinal, on peut s’en sortir sans trop de surprises de ce côté-là.

Le vaccin contre la maladie de Newcastle peut être administré au couvoir et les poussins sont protégés pendant 25 semaines. J’ai aussi l’habitude de faire le Dindoral ®, qui est largement répandu et qui donne 100 % de réussite. Le vaccin contre la rhinotrachéite, si c’est bien fait, avec une première vaccination au couvoir et une seconde par l’éleveur, offre aussi 100 % de réussite. On peut aussi très bien travailler sur les ornithobacteriums, une pathologie qui est apparue notamment en élevage de dinde. Au début, c’était respiratoire ; aujourd’hui, c’est devenu articulaire. Le vaccin contre l’ornithobactérium peut être administré à 28 jours. Et comme cela nécessite de prendre les animaux un à un, on en profite pour vacciner contre les colibacilles.

Le coût vétérinaire de l’élevage de dinde est donc constitué à 90 à 95 % de vaccins. On n’est plus du tout dans le curatif, mais dans le préventif, ce qui redonne aussi une attractivité à l’élevage. Car quand les dindes sont malades, on est plus ou moins stressé, ce n’est jamais évident. Quand on se loupe en dinde, on sait qu’on a raté quasiment 6 mois de l’année. Cela peut être dangereux dans certaines situations. Tandis qu’en poulet, si on se loupe sur un lot, on en a quand même 5 pour se refaire. C’est moins impactant.

Le développement des vaccins nous a donc bien aidés à gagner en sérénité. Depuis que je suis ce programme vaccinal, je n’ai plus de colibacilles ni d’ornithobactériums. Cela me permet de bien dormir. En tous cas, pour l’instant ça marche, alors pourvu que ça dure !

A contrario, du fait que les lots sont plus longs en dinde, le rythme de travail n’est-il pas aussi plus tranquille ?

Le gros du travail en dinde, c’est de rajouter de la litière pour leur donner le maximum de confort. En résumé, si on n’a pas de pailleuse, il ne faut pas faire de dinde. C’est chronophage, mais si on est bien équipé, ça va. Sur un lot de dinde, je fais une trentaine de litières.

En poulet lourd, tout dépend des ambitions qu’on a en pododermatites. Moi, je me situe entre 0 et 5 % de pododermatites, en fonction des moments de l’année. En hiver, on peut monter à 6 ou 7 litières, selon le niveau d’humidité de l’air et des fientes. Parfois, la formulation d’aliment donne des litières un peu plus difficiles à tenir. En été, on peut descendre à 2 ou 3 litières. Mais si on veut optimiser les résultats, notamment en poulets lourds, on est aussi amené à faire pas mal de litières. Puis c’est important d’apporter du bien-être aux animaux et en termes de performances, les résultats sont meilleurs. En conclusion, on est toujours gagnants à faire des litières, que ce soit en dinde ou en poulet, mais mieux vaut bien s’équiper, sans quoi ce ne serait pas gérable.

Et sur le plan de la rentabilité économique, quelles sont les différences entre l’élevage de dinde et celui de poulet ?

Le poulet est capable de mieux valoriser des bâtiments neufs. On s’aperçoit en effet que les meilleures performances sont obtenues en bâtiments neufs, avec sols bétonnés et lumière naturelle. En dinde, c’est moins évident. C’est un animal qui vit plus longtemps. Autant il a besoin d’être traité extrêmement bien, voire mieux qu’un poulet dans sa phase de démarrage, autant en période de croissance et de finition, c’est un animal qui peut se contenter d’un bâtiment beaucoup plus sommaire. En d’autres termes, la dinde valorise très bien un bâtiment neuf pendant sa période de démarrage, mais par contre c’est plus compliqué si on a un schéma neuf qui dépend du premier au dernier jour d’élevage. L’investissement est plus évident dans un schéma poussinière/engraissement, pour tirer profit des anciens bâtiments pendant la période de croissance/finition et tirer profit des bâtiments neufs pendant le démarrage.

Conseilleriez-vous donc plutôt d’avoir des bâtiments spécialisés en dinde ou poulet plutôt que des bâtiments polyvalents ?

Je préfère faire les deux productions en même temps sur une même exploitation, mais dans des bâtiments séparés, plutôt qu’en rotation dans les mêmes bâtiments. C’est comme un vélo de route et un VTT, on peut utiliser les deux mais parfois, on s’en sort mieux avec l’un qu’avec l’autre selon les conditions. C’est la même chose avec les bâtiments volailles. Le bâtiment poulet n’a par exemple pas les mêmes exigences de ventilation. En poulet, on a aussi besoin de beaucoup d’équipements. En dinde, on en a besoin de beaucoup d’équipements pour le démarrage, puis beaucoup moins pour la finition et l’engraissement. Les pipettes ne sont pas les mêmes pour les deux productions ni le système d’alimentation. On sait que les assiettes spécialisées poulet sont plus faciles à l’usage que les assiettes mixtes. En terme de productivité, on peut être obligés de faire des réglages entre la position démarrage et la position croissance. Comme la taille des élevages augmente en poulet, on peut vite atteindre 2000 assiettes à régler sur une exploitation. Cela prend beaucoup de temps, et on finit par ne plus les régler.

Donc mieux vaut être plus sur des bâtiments spécialisés par production, car ce ne sont pas les mêmes exigences.

Déconseillez-vous les équipements dits polyvalents ?

Je ne les déconseille pas, car les éleveurs n’ont pas forcément d’autre solution. Il y a l’aspect technique, mais aussi l’aspect économique. La solution technique idéale, c’est de mettre un matériel spécialisé, mais il faut pouvoir se le payer ! Chacun juge donc en fonction de ses capacités financières. Je ne peux pas me mettre à la place de quelqu’un à qui l’on demande de faire du poulet et de la dinde. C’est le marché qui commande !

On dit souvent que la dinde est plus technique, la conseilleriez-vous à un éleveur qui démarre ?

Un éleveur de dindes peut tout faire, c’est ce qu’il faut retenir. Je suis éleveur de poulets depuis 18 mois et rapidement je me suis rangé parmi les meilleurs 10 % des éleveurs du groupement. L’élevage de dinde est la production la plus exigeante, car c’est l’animal le plus capricieux. Le poulet est répétitif : on prend la même souche, avec le même bâtiment, on obtient les mêmes performances à 10 à 50 grammes près d’un lot à l’autre. Tandis que la dinde vous réserve toujours une surprise, même au bout de vingt ans de métier. On peut se faire avoir par une ingestion de litière par exemple. Ce sont des choses qu’on ne verra pas en poulet. L’éleveur de dinde est donc sans doute celui qui mérite d’être le mieux considéré, car c’est celui qui a la production la plus exigeante au niveau des volailles.

Conseillez-vous de partir sur un schéma poussinière et bâtiment d’engraissement pour une installation ?

La façon la plus simple de s’installer en dinde est de partir d’une exploitation existante. On ne voit personne s’installer en dinde en partant d’une feuille blanche. C’est souvent dans un premier temps une reprise d’exploitation, et c’est suite à cela que l’on commence à bâtir des projets d’investissement.

Ensuite, si l’on veut considérer des investissements en exploitation 100 % dinde, le système poussinière engraissement est sans doute le plus adapté pour bien valoriser le bâtiment existant, apporter un plus par rapport au démarrage et soulager l’investissement.

En ce qui me concerne, je démarre trois bâtiments en deux. L’idéal serait d’avoir une poussinière pour démarrer les animaux, de garder les femelles dans la poussinière pour la phase d’engraissement et déplacer les mâles dans un bâtiment ancien. Une fois que les femelles partent à l’abattoir, on redémarre la poussinière comme un bâtiment poulet. Comme le sol est bétonné, ça permet d’aller très vite et faire ainsi 3 lots au lieu de 2,2 par an. Ce serait le schéma le plus abouti.

Aujourd’hui, tous les bâtiments neufs sont essentiellement destinés à l’élevage de poulets, car c’est le débouché principal. On consomme quand même 15 kg de poulet par an contre 5 kg de dinde !

Qu’est-ce qui selon vous décourage les éleveurs à s’installer en dinde ?

La filière garde un peu une image d’animal dur à élever. En effet, on a subi l’arrêt des protéines d’origine animale à peu près en même temps que l’interdiction du Nifursol. Ce fut effectivement une période très difficile pour les éleveurs. Les litières étaient sales, les animaux malades… Il aurait fallu nous laisser le temps de nous adapter.

Aujourd’hui, la dinde souffre encore de cette image alors que la production a quand même bien changé. Ne serait-ce que pour la vaccination, il y a eu un pas énorme de franchi. De nouvelles souches sont aussi apparues, beaucoup plus performantes en termes de poids, mais beaucoup plus exigeantes aussi, notamment pendant la période de démarrage. Globalement, la sélection a permis d’améliorer la rentabilité de la dinde pour tous les maillons de la filière. C’est vraiment le travail des sélectionneurs qui a permis d’améliorer les indices, les courbes de croissances et la résistance aux pathologies. En résumé, la dinde est donc plus facile à élever aujourd’hui qu’il y a dix ans, où le contexte était à vous dégouter de faire la dinde.

En plus, à une certaine période, des opérateurs mettaient des dindes en élevage sans les enlever à l’âge voulu. Cela a créé un stress supplémentaire chez les éleveurs. Certes, la dinde a l’avantage de pouvoir être stockée sur pied. Mais ça peut devenir un inconvénient, si cela devient une solution pour gérer le manque de débouchés. Ce phénomène a aussi encouragé des éleveurs à arrêter l’élevage de dinde, car certains se retrouvaient avec les animaux sur les bras. À l’inverse, quand un poulet est mis en place, on sait que 45 jours après il sera enlevé quoiqu’il arrive. Les dindes, elles, peuvent partir à 18 semaines, comme à 22 ou 23 semaines. Cela aussi diminué la rentabilité des exploitations et contribué à casser l’image de la dinde pour les éleveurs.

Aujourd’hui, les plannings des mises en place sont-ils mieux gérés ?

Oui, les plannings sont effectivement mieux gérés. Le marché s’est aussi éclairci, avec moins d’acheteurs, donc moins de donneurs d’ordre. Le Cidef a également mis en place un système de pénalités pour ceux qui dériveraient dans les dates d’abattages. Tout cela a contribué à assainir les pratiques.

Que faudrait-il pour encourager les éleveurs à s’installer en dinde ?

Il faudrait un peu plus de rentabilité, car la filière a un besoin d’investissement important. Cela passe par une meilleure valorisation du vif et un plan de modernisation ambitieux pour les années à venir. Même s’il existe le PCAEA, qui doit être maintenu, voire amplifié, on a besoin d’un effet levier, notamment pour maintenir le parc existant des éleveurs qui ont atteint leur vitesse de croisière. Les éleveurs finistériens vont devoir s'adapter à des productions nouvelles pour pouvoir fournir le marché intérieur et la restauration hors foyer.

Aujourd’hui, on est à une période charnière, car on va devoir adapter une partie du parc pour passer de l’export à la reconquête du marché intérieur, ce qui est plutôt en bonne voie. Mais on a aussi une période d’à peu près deux ans, le temps que l’abattoir Doux se remette en route par la construction de l’abattoir Châteaulin 2 qui doit être opérationnel dans deux ans.

Il faudra donc une attention particulière des pouvoirs publics pour accompagner les éleveurs dans l’adaptation de leur poulailler, car la filière nécessite une modernisation.

Comment voyez-vous l’avenir de la production de dinde ?

Je pense qu’elle va rester au niveau actuel. On ne devrait plus régresser. On est sur un marché mature, principalement le marché intérieur français et on peut espérer rester entre 800 000 et 900 000 dindes semaine. La dinde n’est pas un marché en croissance en termes de volume. Au contraire, le marché a plutôt tendance à baisser un peu tous les ans. Il ne faut donc pas attendre de relai de croissance de ce côté-là, mais il faut quand même continuer à produire de la dinde et être compétitif dans la façon de le faire.

Auriez-vous un conseil pour des éleveurs qui hésiteraient entre dinde et poulet ou les deux ?

Ce qui est important, avant de vouloir de choisir une production, c’est de trouver un acheteur. Moi qui ai la chance d’avoir des bâtiments spécialisés dans les deux productions, je peux fournir les deux acheteurs. Le schéma idéal, c’est de pouvoir au sein d’une exploitation avec des bâtiments spécialisés, faire de la dinde d’un côté et du poulet de l’autre, car l’équipement spécialisé est mieux adapté pour les animaux. Si ce n’est pas le cas, dans un bâtiment neuf, il faut prévoir du matériel en double, notamment pour l’abreuvement. C’est plus contraignant.

Comment voyez-vous l’avenir de votre exploitation ?

J’ai des enfants qui vont venir sur l’exploitation, donc je ne suis pas inquiet. Mais effectivement la question se pose sur le nombre d’exploitations actuellement en activité qui seront reprises. L’exploitation de demain sera sans doute plus grande avec un potentiel de développement. Et dans bien des cas, les exploitations existantes ne sont pas faciles à valoriser. Le parc est âgé, les éleveurs aussi. Il y a beaucoup de choses à construire. Et comme on a des usines qui tournent, il faut que la production suive.

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