L'œuf bio, en rupture de stock

Utilisé comme produit d’appel par les distributeurs, l’œuf de consommation bio voit son prix tiré vers le bas, alors que les rayons des GMS sont régulièrement en rupture de stock. En amont, la production s’organise pour pourvoir ce marché en pleine expansion, avec des élevages de plus en plus grands. Certains acteurs s’interrogent sur cette récente intensification du bio.

« Actuellement, l’œuf bio est vendu moins cher que le Label rouge en GMS, car il est utilisé comme produit d’appel », regrette Yves de la Fouchardiere, directeur de la coopérative des Fermiers de Loué. En effet, « c’est sur ce segment que les GMS rognent le plus sur leurs marges », confirme un chef de produit d’une grande enseigne de la distribution.

Des prix tirés vers le bas

Depuis quelques années, la bataille des prix à laquelle se livrent les distributeurs se joue également sur ce segment, qui bénéficie d’une bonne image. Et l’argument du bon et pas cher fait mouche, puisque de plus en plus de consommateurs se dirigent sur ce marché.

oeufsloueLa consommation d’œuf bio a en effet progressé de 8,1 % en volume en 2014 (contre seulement 6,3 % pour le plein air), tandis que l’œuf standard régressait de 3,1 % et le plein air de 6,3 %. Les prix, eux, sont tous à la baisse, excepté pour le prix des œufs Label rouge qui se maintiennent. « Cette baisse des prix est une hérésie », dénonce Régis Onillon, responsable production œufs chez Norea, qui se demande combien de temps cette pression pourra être maintenue, avec un prix de l’aliment en bio près de deux fois supérieur à celui utilisé en Label rouge.

Une pénurie de matière

« De plus en plus de consommateurs se tournent vers le bio, mais le marché n’est pas prêt », constate le chef de produit. Son enseigne souhaiterait pouvoir faire davantage de promotions sur ce segment, mais elle peine à alimenter ses fonds de rayon et est régulièrement confrontée à des ruptures de stock, admettant une vraie « pénurie de matière ».

Car les GMS, qui distribuent 40 % de la production d’œufs, ne sont pas les seules à vouloir surfer sur ce marché en pleine expansion. « L’industrie est en demande de poches de 25 litres d’œufs bio, pour pouvoir mettre en avant l’utilisation de produits bio dans ses préparations », ajoute-t-il. Selon lui, elle absorbe environ 15 % de la production d’œufs bio.

Les magasins spécialisés, dont le nombre ne cesse d’augmenter, sont confrontés à la même pénurie. « Nous refusons de nouveaux clients chaque semaine », affirme Damien Bignon, exploitant d’un élevage de 3000 pondeuses bio dont la production est écoulée via les épiceries spécialisées et la vente directe. « Les enseignes spécialisées comme Naturalia ou La Vie Claire ouvrent de nouveaux magasins en permanence, souvent dans les mêmes zones, avec l’objectif de prendre des places », ajoute l’éleveur.

Même tendance en RHD, où la mention bio fleurit autant en restauration, qu’au sein des collectivités. Selon l’agence bio, 79 % des Français se disent intéressés par des repas intégrant des produits biologiques dans les restaurants, contre 54 % en 2014. Mais la demande s’étend également aux maisons de retraite, aux hôpitaux, aux centres de vacances et à la restauration rapide.

Dans le classement des produits bio les plus consommés tous débouchés confondus, les œufs arrivent en 3e position, après les fruits et légumes et les produits laitiers.

Vers une industrialisation du bio

En amont, la production suit la tendance, mais à un rythme plus modéré. En 2014, la production d’œufs biologiques en filières organisées a augmenté de 4 % par rapport à l’année précédente, selon les chiffres Synalaf. Signe que cette progression ne s’essouffle pas, les mises en place ont réalisé un bon de 11 % la même année.

Autre exemple, Terrena couvre aujourd’hui près de 12 % du marché avec 400 000 pondeuses bio, alors qu’elle n’était pas présente sur ce secteur il y a 20 ans. Depuis 2012, le groupement encourage la conversion des élevages plein air en bio, et prévoit de relancer la construction de bâtiments neufs en bio dès 2017.

YFouchardiereDes élevages de plus en plus nombreux, mais également de plus en plus grands. En effet, en 2009, l’Union européenne a suspendu la précédente limitation à trois bâtiments par exploitation. Si la limite par bâtiment reste fixée à 3000 pondeuses, on trouve aujourd’hui en France des bâtiments dépassant les 18 000 poules. Des murets de béton surplombés de grillage faisant office de séparation entre les lots permettent de respecter les normes européennes.

Pour le directeur des Fermiers de Loué, cette intensification des productions va inévitablement nuire à l’image de l’agriculture biologique. « C’est une immense bêtise et un raisonnement très court-termiste, dénonce-t-il. Les producteurs qui prennent cette voie risquent de se couper du consommateur. » Pour Yves de la Fouchardière, l’élevage bio devrait être limité à deux fois 3000 poules. Il défend un modèle « fermier », avec une surface de parcours de 8 m2 par poule et un ramassage à la main. « S’il le faut, nous communiquerons sur notre différence mais le plus raisonnable, c’est que la course à la taille s’arrête avant qu’il ne soit trop tard », ajoute-t-il.

Un risque de surproduction

Pour Régis Onillon, le risque est tout autre. « Les distributeurs et les industriels finiront par s’approvisionner ailleurs, prévient-il. Si la règle européenne ne change pas, les élevages vont devenir de plus en plus gros, et les centres de conditionnement ne sont pas taillés pour gérer de telles quantités. »

Le responsable production chez Norea met également en garde contre le risque de surproduction, entrainant une chute des prix. « De nombreux éleveurs sont attirés par cette production, que ce soit pour l’image ou par intérêt économique, explique Régis Onillon. On prévoit 20 % de hausse d’ici à fin 2017, avec une situation de surproduction dans un à deux ans, lors de laquelle il faudra faire une pause. » Pour le Synalaf, ce stade pourrait être atteint dès cette année.

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