Biosécurité : revenir aux fondamentaux

« Les risques, on les connaît et on est en mesure de les gérer », annonce Jean-Pierre Vaillancourt. À l’occasion d’une conférence de l’Itavi pour le Space, le chercheur à l’Université de Montréal est venu parler Influenza et biosécurité sous un angle résolument optimiste. Son conseil : revenir aux fondamentaux et les appliquer correctement. Car en faisant le tour des élevages à travers le monde, il a pu constater que ce n’était pas si simple.

FA : Selon vous, il n’est pas nécessaire de changer radicalement notre approche de la biosécurité, mais surtout déjà bien appliquer ce que l’on sait faire ?

Ou, c’est la base. On a les preuves que les mesures que nous connaissons fonctionnent. Les mettre correctement en application, c’est déjà beaucoup. L’étape suivante, notamment dans les zones à forte densité d’élevages touchées par l’Influenza aviaire, consiste à définir une approche régionale. Car la biosécurité à la ferme est essentielle, mais pas suffisante.

Par ailleurs, je ne dirais pas ce qu’il faut faire, car ce sont aux acteurs eux-mêmes d’en décider. Tout ce que je peux faire, c’est apporter des exemples de ce qui se fait aux États-Unis ou au Canada. Mais il n’est pas utile d’essayer de répliquer les procédures d’un site à l’autre, il faut tout réinventer à chaque fois, pour adapter les mesures de biosécurité à chaque site.

Comment expliquez-vous, alors que nous n’en sommes pas au premier épisode de contamination, que les fondamentaux de biosécurité ne soient toujours pas correctement appliqués ?

C’est la nature humaine ! Notre plus gros problème, c’est l’observance. En médecine humaine par exemple, des patients atteints de maladies mortelles vont, à un moment donné, ne plus suivre les recommandations à la lettre. Si on est capable de manquer d’observance pour notre propre santé, alors même que notre vie en dépend, il n’est pas surprenant de constater des déficits d’observance en santé animale.

En revanche, on a réussi au cours des dix dernières années à atteindre 90 à 95 % d’observance dans les hôpitaux. Et ce, avec deux méthodes : La première, c’est de simplifier les choses. La seconde, c’est proposer davantage de rétroaction. Par exemple, l’hôpital où opère mon frère observait de graves problèmes de contamination au Clostridium difficile. Des « agents de sécurité » ont donc été chargés, un peu comme des arbitres, de distribuer des cartons jaunes ou rouges, lorsqu’ils étaient témoins de gestes inadéquats. Résultat, la dispersion de la bactérie a pris fin. Mais ces agents doivent constamment rappeler les bonnes procédures au personnel médical. C’est ça, la rétroaction.

Maintenant, tout le défi consiste à trouver le moyen d’appliquer cette approche au milieu agricole. Car si on ne fait pas cet effort, l’observance ne dépassera pas les 60 %.

Certaines mesures de biosécurité sont-elles mal appliquées ?

Oui, les pédiluves en sont un bon exemple. Dans certains cas, des gens de très bonne foi ont le sentiment de faire quelque chose de très utile, alors que c’est tout le contraire. S’ils installaient un pédiluve avec un détergent et une brosse pour les bottes, puis un second pédiluve avec un désinfectant, je ne pourrais pas dire que les pédiluves sont une mauvaise chose, mais en avez-vous vu beaucoup sur des fermes ? Non, c’est très rare. Les pédiluves que l’on voit sur les fermes, que ce soit en Amérique, en Europe, en Afrique, ou en Asie, ne sont pas efficaces. Ils ont comme désavantage non seulement d’augmenter la contamination des bottes, mais ils donnent bonne conscience aux gens, ce qui est d’autant plus dangereux.

En France, quelle serait l’erreur la plus répandue ?

Je n’ai pas visité assez de fermes pour arriver à un diagnostic précis. Cependant, ce que j’ai vu en France est à peu près similaire à ce que j’ai constaté au Canada ou aux États-Unis. Ce sont des erreurs. J’ai par exemple été sur une ferme où le bac d’équarrissage était à cinq mètres de la porte d’entrée pour aller voir les oiseaux. C’est évidemment une erreur.

Le problème le plus récurrent concerne le passage de l’extérieur à l’intérieur. Sur les éleveurs qui m’ont reçu, trois sur quatre chaussaient les pédisacs du mauvais côté et ne respectaient pas les zones. Et ces comportements s’observent dans tout type d’élevage ! J’étais par exemple dans l’Ouest canadien sur une exploitation pour bovins à viande. Le type ne voyait pas l’intérêt d’établir des zones sur le site, même s’il admettait que changer de bottes était essentiel. Alors je lui ai demandé où il changeait de bottes. Il m’a répondu « Ben, chez nous ! » Et je vous parle là de leaders de l’industrie. Ils veulent bien faire, mais admettent avoir du mal à comprendre le principe de séparation. Pourtant c’est bien là le problème, on ne sépare pas assez, les espèces, les âges, les gens, etc. Le diagnostic n’est pas limité à la France, c’est partout pareil.

Vous suggérez de travailler par région. Quels acteurs clés doivent être impliqués, comment mettre en place une approche régionale de la biosécurité ?

Cela commence avec les éleveurs. Les coopératives ou les compagnies intégrées, quand il y en a, sont également des joueurs essentiels. Puis il faut observer qui vient sur la ferme, identifier tous les acteurs pour travailler avec eux : l’usine d’aliment, les techniciens, mais aussi la compagnie d’électricité. Ces derniers sont une source potentielle de contamination, car ils passent souvent d’un élevage à l’autre.

Aux États-Unis, nous avons fait venir les compagnies de gaz, d’électricité et toute personne ayant accès à la ferme en milieu intégré, pour leur demander de développer une approche de la biosécurité. C’est devenu leur programme. Cette implication est essentielle, car lorsque c’est vous même qui décidez de faire quelque chose, vous allez insister autour de vous pour que cette décision soit appliquée. Vous allez également vous y tenir, car on tend à être conséquent de nos actes. L’effort à faire consiste donc à rassembler les acteurs, les convaincre de s’asseoir à la même table, de se parler et d’identifier les informations qui peuvent être partagées, de quelle manière et dans quel contexte.

Par exemple, en Ontario, les lois de la confidentialité interdisent de partager de l’information nominative. Mais les éleveurs de dinde d’une fédération ont accepté de signer d’avance une lettre décrivant les conditions précises dans lesquelles ils permettent aux techniciens et aux vétérinaires de partager certaines informations.

Évidemment, on ne fait pas cette approche pour parler de maladies comme la coccidiose ou colibacillose ; autrement dit, on ne partage pas l’information pour tout et pour rien. En revanche, il est très utile d’agir ainsi pour des maladies importantes commela laryngotrachéite, mycoplasma gallicepticum et d’Influenza aviaire.

Les vétérinaires ont-ils un rôle essentiel à jouer ?

Tous les professionnels ont un rôle à jouer. Certains techniciens, pas nécessairement vétérinaires, sont très importants. Plus les acteurs passent du temps sur les fermes, plus leur rôle est important, car ce sont eux qui présentent le plus grand risque de propagation des virus.

Or paradoxalement, plus les gens sont loin du pouvoir, plus leur poste leur apparaît comme inconséquent. Par exemple, un technicien chargé de nettoyer les bâtiments, payé au salaire minimum, a le sentiment que quoi qu’il fasse, son action aura peu d’intérêt. Alors que dans le cadre de la biosécurité, ces agents sont bien plus importants que le président de la société qui n’est jamais sur les fermes.

En matière de biosécurité, certains éleveurs craignent de s’entendre dire qu’il faudrait fermer les bâtiments, investir dans de l’équipement couteux, etc. Vous n’avez pas du tout évoqué ces solutions. Pensez-vous que demain nous pourrons continuer à avoir des élevages de canards plein air tels que cela existe aujourd’hui ?

Nous devons partir avec l’idée que c’est la façon de faire et voir ce que l’on peut mettre en place pour maintenir ces élevages, car ils font partie d’une tradition et il y a aussi un aspect bien-être animal à considérer. Pour cette raison, on ne peut pas arriver et dire « il faut faire ceci ou cela ».

Par exemple, aux États-Unis, les sites d’élevage doivent ressembler à la Lune, avec rien autour, de façon à décourager la prolifération des nuisibles. Il y a là-bas une approche de l’industrie classique qui respecte certains principes de biosécurité et qui est bonne pour eux. Maintenant, vous arrivez dans le sud-ouest en France, où la situation est totalement différente, il serait inutile d’essayer de forcer la même procédure. Il faut revenir aux principes et se demander comment les adapter.

Avoir des oiseaux à l’extérieur représente un risque non négligeable. Rentrer les oiseaux en bâtiments fermés, installer des filtres EPA, c’est sûr que cela serait l’idéal. Mais cela couterait une fortune, et ne correspondrait pas au modèle actuel. Donc avant de penser à détruire le modèle actuel et imaginer tout refaire, commençons par regarder les principes de biosécurité et voir ce qui peut être adapté.

Les oiseaux peuvent être à l’extérieur sans nécessairement avoir des plans d’eaux tout autour des élevages et de l’aliment facile d’accès pour les oiseaux sauvages. Des filets peuvent être installés, etc. Il y a des choses à faire avant de dire qu’on ne s’en sort pas, qu’il faut rentrer les animaux. Nous n’en sommes pas encore là, et bien franchement, ailleurs dans le monde, ils n’en sont pas là non plus, alors je ne vois pas pourquoi la France serait différente.

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