Le Cifog se mobilise pour faire barrage au virus

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5 400 tonnes de production en moins en 2016, une nouvelle baisse de 19 % attendue pour 2017, les conséquences des épizooties successives dans la filière palmipède pèsent lourd… Un bilan dressé le 23 juin dernier lors de la dernière assemblée générale de l’interprofession Cifog. Celle-ci souhaite tout mettre en œuvre pour ne pas subir un troisième épisode. Cécile Agusti

On a connu anniversaire plus festif. Pour l’assemblée générale célébrant ses 30 ans (lire par ailleurs), le Cifog (Comité interprofessionnel des palmipèdes à foie gras) avait sans doute imaginé un autre ordre du jour. Mais c’est bien l’influenza aviaire qui a monopolisé les débats, le 23 juin dernier à Mont-de-Marsan (Landes). Deux épizooties successives ont mis à mal l’interprofession. En 2016, suite à l’épidémie H5N1, ce sont 9 millions de canards qui n’ont pas pu être élevés et 5 400 tonnes de foie gras – le quart de la production annuelle – qui n’ont pas pu être mises sur le marché par la filière française. Et après une trêve de courte durée, l’apparition d’H5N8, à la virulence inégalée, a causé la perte de près de 4,5 millions de canards (1,9 million d’animaux décimés par le virus, les autres abattus dans le cadre du plan d’abattages préventifs). «Un chiffre auquel il faut ajouter le nombre de canards qui n’ont pas pu être mis en production durant l’épizootie, estimé à 7,5 millions de têtes, précise Marie-Pierre Pé, déléguée générale du Cifog. Au total ce sont donc près de 12 millions de canards perdus pour la production française, ce qui devrait mécaniquement faire baisser la production 2017 de 19 % par rapport à 2016.»

Au total, les pertes financières pour l’ensemble des maillons de la filière, de l’accouvage à la transformation, sont à ce stade estimées à plus de 350 millions d’euros. «Vont devoir s’ajouter à ces pertes financières les coûts induits par les règles de production qui exigent de nouveaux investissements et une baisse des densités d’animaux dans les exploitations impliquant une baisse de la production», souligne le président Christophe Barrailh.

Des consommateurs fidèles

Dans son malheur, la filière a néanmoins pu compter sur la fidélité des consommateurs français en fin d’année 2016. Pourtant, le contexte n’était pas favorable. «Avec des fêtes positionnées sur les week-ends, les opportunités de repas festifs étaient réduites, reprend Marie-Pierre Pé. Le foie gras a aussi été moins présent dans les magasins et dans les prospectus en raison d’une offre réduite par rapport à 2015.» La combinaison de ces deux facteurs s’est traduite par une baisse des volumes de vente de 10,4 %. «Malgré cela le marché a maintenu sa valeur (- 1 %) prouvant l’attachement au produit des consommateurs qui ont tenu à honorer le foie gras à leur table malgré la hausse de son prix.»

Comment se passera la saison festive 2017 avec une offre encore en baisse et une nouvelle hausse attendue des tarifs ? Nul ne le sait. Mais ce dont l’interprofession est persuadée, c’est qu’une troisième épizootie n’est pas envisageable. Dès janvier dernier, avant même d’avoir totalement éteint le feu provoqué par H5N8, elle s’est mobilisée pour élaborer un plan de sécurisation du risque sanitaire pour la filière tenant compte de tous les modes d’élevages. «Une grande partie des points de ce plan a servi de base à la rédaction du Pacte national de lutte contre l’influenza aviaire établi le 13 avril dernier entre le ministère de l’Agriculture, le Cifog, les collectivités territoriales, les banques, les transporteurs…», note Christophe Barrailh. Le chantier est «colossal» mais l’interprofession n’a qu’un seul objectif : «aborder enfin avec sérénité la saison 2017 et toutes les autres à venir pour offrir un foie gras d’excellence aux consommateurs».

Un enjeu de sécurité publique

Pour y parvenir, nul autre choix que de respecter scrupuleusement les règles de biosécurité. Scientifiques et pouvoirs publics se sont succédé à la tribune pour le rappeler. «C’est une nécessité économique pour votre filière mais surtout un impératif de santé publique», insiste Nicolas Eterradossi, responsable de l’unité de virologie aviaire de l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire) de Ploufragan. Il rappelle ainsi qu’en Chine, un autre virus de l’influenza aviaire, le H7N9, a été transmis à l’homme. «Il y a eu 1 486 cas confirmés, dont 559 mortels !» Le virus, qui depuis 2013 a connu cinq vagues successives, a aussi «muté de faiblement à hautement pathogène»…

Jean-Pierre Vaillancourt, professeur au département de sciences cliniques de la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, insiste sur les multiples facteurs de risque : haute densité d’élevage, transport, équarrissage, nuisibles… «Mais le plus nuisible reste l’être humain», assène-t-il. Nettoyage, désinfection, séparation, organisation… si les messages sont connus du plus grand nombre, il a pu constater que «l’observance ne dépasse pas les 35 %». Un chiffre qui fait froid dans le dos et qui est loin de satisfaire l’administration. «Nous ne serons pas très flexibles sur le non-respect des mesures de biosécurité», prévient ainsi Patrick Dehaumont, directeur général de l’alimentation (DGAL).

Ses équipes sont en train de mettre en place des outils pour contenir toute nouvelle contamination. «Nous ne sommes pas à l’abri d’un foyer ponctuel sur lequel il faudrait taper très vite et très fort.» A cet effet, une base la plus exhaustive possible d’identification des élevages couplée à un outil cartographique devrait être opérationnelle à l’automne. Parallèlement, l’Etat se dotera en matière d’abattage de «capacités d’intervention sur site beaucoup plus importantes» que ce dont il dispose aujourd’hui. En contrepartie, l’administration entend que la filière respecte les dispositions qui lui sont imposées. Des visites sanitaires «calées sur le même modèle que celles en filière bovine, ovine ou porcine» et «prises en charge par l’Etat» seront menées dans les exploitations pour lui permettre de juger du respect de la règlementation.

Des syndicats mobilisés

Tracteurs, banderoles et micros étaient de sortie le 23 juin à Mont-de-Marsan. Alors que le Cifog tenait son assemblée générale dans l’auditorium de la Chambre de commerce et d’industrie, les syndicats agricoles avaient appelé leurs troupes à manifester sur le parvis du bâtiment. Quelque 300 agriculteurs venus des Landes, du Gers, des Pyrénées-Atlantiques, des Hautes-Pyrénées et de Dordogne étaient présents… mais tous ne revendiquaient pas la même chose.

Les sympathisants de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) étaient venus réclamer aux pouvoirs publics le versement des indemnisations promises. Outre le retard sur les calendriers initiaux, ils déploraient l’absence de dispositif destiné à couvrir les pertes de production postérieures à la fin des périodes officielles de vide sanitaire pour l’épisode 2017. En plus de ces revendications, le Modef (Mouvement de défense des exploitants familiaux), la Confédération Paysanne et la Coordination Rurale dénonçaient «la biosécurité telle que voulue par le Cifog» et notamment la bande unique et le confinement qui menacent selon eux les élevages fermiers et traditionnels au profit d’un élevage plus intensif.

Quelques réponses à ces revendications ont été apportées durant l’assemblée générale du Cifog par Hervé Durand, directeur général de la performance économique et environnementale (DGPE). «Ne doutez pas des moyens budgétaires» mis à disposition par l’Etat, a-t-il ainsi lancé. «Concernant les paiements, nous avons pris des engagements précis que nous allons tenir.» A l’instar de ce qui s’était passé pour H5N1, il a par ailleurs annoncé «le versement d’une deuxième avance pour H5N8». Conscient que la période de référence du 29 mai (fin du vide-sanitaire) n’est pas satisfaisante, il a également indiqué que ses services allaient «reprendre le chemin de Bruxelles pour aller négocier avec l’Union Européenne» un allongement de la période d’indemnisation. Enfin, il a appelé l’ensemble des maillons de la filière à «rester groupés» et à «éviter le poison de la division». Dans un but d’apaisement vis-à-vis des syndicats les plus critiques, Christophe Barrailh, président du Cifog a de son côté annoncé que la Confédération Paysanne et la Coordination Rurale disposerait désormais d’une place au sein de l’interprofession.

30 ans d’interprofession

Une table ronde réunissant les présidents successifs a permis de revenir sur trois décennies d’actions au service de la filière.

Sans faste au vu du contexte de la filière, le Cifog a tout de même souhaité marquer ses 30 ans d’existence à l’issue de l’assemblée générale du 23 juin. Une table ronde réunissant les présidents successifs a permis de revenir sur trois décennies d’actions au service de la filière. Seuls manquaient les deux premiers d’entre eux, Jacques Castaing et André Bizac, qui alternèrent plusieurs fois à ce poste. Les deux hommes sont aussi ceux grâce à qui le Cifog fut reconnu organisation interprofessionnelle le 15 septembre 1987 par arrêté conjoint des ministres de l’Agriculture, de l’Economie et du Budget. L’alternance à la présidence et l’équilibre entre les familles de l’amont et de l’aval ont permis au Cifog d’avancer sur de nombreux dossiers. Dans les années 1990 il obtient ainsi l’élaboration d’une première réglementation européenne sur le foie gras et le magret. Viennent ensuite le déploiement des guides de bonnes pratiques pour accompagner les professionnels des circuits courts et des filières longues pour l’application du paquet Hygiène. Pour favoriser le marché du foie gras, des actions de communication (spots radio, télé puis site internet et réseaux sociaux) et des outils pédagogiques sont développés à destination du grand public. Dans le même esprit, un réseau relationnel fort se développe avec la communauté scientifique, les vétérinaires, les politiques, les journalistes, les chefs de restauration… Tout est bon pour faire rayonner le foie gras et minimiser le discours des «antis», déjà présents dans les années 1990 mais dont le mouvement prend de l’ampleur au fil du temps. A cet égard, l’interprofession s’enorgueillit de faire reconnaître le métier dans le code rural. En 2005, il est ainsi précisé que «le foie gras fait partie du patrimoine culturel et gastronomique protégé en France». La mobilisation du Cifog permet aussi de trouver des financements pour aider les producteurs à se mettre aux normes sanitaires et logements de gavage. Elle accompagne également les entreprises pour développer l’exportation.

Depuis décembre 2015, la filière est mise à mal par l’influenza aviaire. Mais face à la menace, l’interprofession a réagi en devenant force de proposition pour sortir de la crise par le haut et «tirer notre profession vers l’excellence», indique le président Christophe Barrailh qui en guise de conclusion a demandé à ses collègues de «rester mobilisés car c’est bien l’union professionnelle qui a porté ses fruits depuis 30 ans. C’est encore collectivement que nous sortirons de cette difficulté.»

La dernière de Christophe Barrailh

Christophe Barrailh, représentant de l’amont, a été élu en septembre 2014.

Elu en septembre 2014, Christophe Barrailh a présidé sa dernière assemblée générale le 23 juin dernier. Déployer Palmi G Confiance et ne plus laisser dénigrer le foie gras étaient les deux objectifs prioritaires de son mandat. Mais rapidement, le volet sanitaire a pris le pas et c’est dans la mission de défense de la profession que le président s’est totalement plongé durant deux ans. «Le dossier Palmi G Confiane a un peu été mis en sommeil mais la dimension sanitaire va lui redonner un second souffle», assure-t-il. Sans lui aux commandes toutefois. En septembre prochain, un nouveau président, représentant l’aval, sera élu. «Je lui souhaite de connaître un mandat plus paisible !»